La Grande Marche des juristes vers une profession unifiée

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Laure LavorelLa grande marche vers une nouvelle profession du droit a commencé. Une nouvelle conscience, celle de l’appartenance à une communauté unique de juristes, émerge sur les fondations du Grenelle du Droit qui s’est déroulé à Paris le 16 novembre dernier. Elle marque le point de départ vers une profession mieux armée pour mener l’humanité vers l’avenir digital qui l’attend.

La formidable journée qu’ont vécue les professionnels du droit, rassemblés à la Maison de la Mutualité jeudi 16 novembre dernier, suivie de la création d’un Mouvement réunissant les différents professionnels du secteur, aura marqué un tournant dans l’histoire des professions du droit. L’ensemble de la communauté des juristes avait en effet répondu à l’appel avec plus de 1000 inscrits de tous horizons. Les derniers échos de cette célébration ont été rapidement relayés par le lancement du Mouvement Tous Droits Devant. Le Grenelle du Droit ne se voulait pas une conférence comme les autres et il ne l’a pas été. Il marque le point de départ d’une nouvelle conscience partagée. Celle d’appartenir à une famille unique, l’Homo Juridicus, rassemblée sur un même territoire, peuplé d’hommes et de femmes du Droit. Reste à cette jeune tribu à s’inventer ses légendes, à bâtir sa propre culture, et convenir ensemble de son rôle dans la cité.

Tout comme il est étonnant d’observer combien les vestiges incarnent les civilisations passées, il est vital de comprendre que la culture d’une communauté se construit par ses représentations. Le jeune Mouvement Tous Droit Devant devra nécessairement construire sa légende et bâtir ses symboles pour forger la conscience commune des nombreux clans dont il est l’émanation.

Une rapide analyse de la statuaire antique, de l’art primitif préhistorique, ou des objets d’art médiévaux, en somme de tout ce qui représente l’homme du paléolithique à nos jours, nous renseigne sur quel est et fut, à travers l’iconographie, le statut politique de l’Homme au cours des différentes époques qui forgèrent l’histoire. Pour en déduire ainsi l’influence puissante -ou fragile- du légiste.

La découverte dans des grottes ancestrales de dessins de chasse, d’étonnantes mains décalquées, ou de captivantes Venus sorties de la nuit des temps, nous livre une vision de notre ancêtre préhistorique, chasseur, cueilleur, tueur mais poète, artiste ému devant la féminité de ses compagnes au point de leur offrir l’immortalité. Quelle conscience avaient ces groupes humains ? certainement celle de mener leurs congénères à une chasse victorieuse pour la survie du clan. Se dévoile alors la singularité naissante. L’humain se détache du groupe. Il est un, à lui tout seul. Sa vie politique (si on peut l’appeler ainsi) devait se limiter aux stricts devoirs de nourrir la tribu et la protéger des dangers incessants. Mais la conscience de leur individualité première était en train de naitre.

L’apparition de l’agriculture a forgé l’homme d’argile. Personnage plus délicat, en prise avec la terre. Les fragments retrouvés nous racontent l’histoire de communautés humaines, organisées et sophistiquées, qui se structurent pour commander le travail commun nécessaire à la survie du projet, au défi fou d’envisager le futur. Planter puis cueillir, cet homme d’argile est le premier être doté d’une conscience politique car il doit imaginer un monde organisé et compartimenté. Alors il invente le droit. Sa figure modelée nous le fait découvrir dans toute la complexité de son être. C’est un terrien qui a déjà l’ambition affichée de maitriser la nature. Un citoyen omnipotent – en puissance. Il n’est plus lié à aucune animalité. Son projet économique devient politique car il se dote de juristes, des esprits innovants qui vont forger les premières règles du vivre ensemble. Avant de laisser sa place aux demi-dieux.

Il nous est impossible de ne pas d’admirer la statuaire des antiques. Un seul regard nous convainc de la grandeur du citoyen grec ou romain. Le marbre lui confère une force puissante. Elle est le miroir de la démocratie. L’Homo Politico est alors au sommet de sa gloire. Le juriste aussi. Tout ou presque est dit. Aucun législateur n’égalera la sophistication intellectuelle de ces premiers démocrates, la simplicité géniale d’un système qui met le droit à l’apogée. L’individu est le centre du monde, celui par qui le pouvoir est. C’est le temps d’une cité ouverte aux penseurs et aux sages. La grandeur des formes et la perfection des courbes ne laissent place à aucun doute : ce citoyen-là est un dieu vivant. Et aucun philosophe ne saurait l’en dissuader dut-ce Socrate y laisser la vie.

Si nous devons à nos ancêtres les gaulois une iconographie de fer, nous leur devons donc aussi notre certitude, nous français, d’être d’exception. Nos chers arrières grands-parents se voyaient invincibles (à la condition de ne pas recevoir le ciel sur la tête) et s’étaient forgés l’idée de leur force tranquille. Nous tenons certainement les origines de notre arrogante ténacité de ces métaux précieux, incorruptibles et inaliénables. La société gauloise telle que nous nous la figurons nous renvoie un système politique villageois mais en réalité plus complexe qu’il n’y parait, au sein duquel les citoyens jouissaient de droits civils obéissant à des règles de castes qui permettaient la vie en « société ». Les gardiens de ce monde bien orchestré étaient les druides, magiciens, médecins, prêtres et juristes qui conseillaient le pouvoir politique. Le gaulois, fort de la structure confortable de la société dans laquelle il prospérait, jouissait de la solide certitude dont les vestiges métalliques sont le meilleur témoignage.

La contemplation de la statuaire moyenâgeuse demande une plus délicate attention. Les ravages du temps lui ont rendu quelques hommages mais elle demeure, avec un peu d’imagination, une merveilleuse surprise. Les représentations sont multiples, colorées et sophistiquées, souvent domestiques au-delà des artefacts religieux dont sont affublés les modèles pour se figurer les saints. En réalité, c’est la naissance du couple, la révélation de détails quotidiens. L’avènement du citoyen-chef de famille, la conscience d’une dualité. Le centre du pouvoir se loge au sein de la demeure du seigneur. L’unité de lieu et de temps est le foyer ou le comté. Les merveilleux retables que le temps a épargnés nous permettent d’apprécier un monde où la frontière est souvent limitée par une journée de cheval. Ici encore l’iconographie nous renseigne sur une vie politique féodale bien orchestrée et terriblement normée, dans laquelle seigneurs et serfs ont leur place (et leurs droits) établis. Le pouvoir politique se confond avec le juridique et le religieux. Des micro sociétés hyper hiérarchisées sont dévoilées par les vestiges de cette époque fertile d’artistes encore dénommés artisans.

La période de la Renaissance sera l’explosion des arts et l’avènement des Cités-Etats, où le juriste en s’acoquinant avec le pouvoir tentera de retrouver un âge d’or perdu. Peintures, autant que statues, nous révèlent des intrigues de Cour, des guerres glorieuses et des souverains tyranniques. Le citoyen peine à trouver sa place dans le symbolique artistique. Le juriste devient un courtisan. Le droit se corrompt donc dans le jeu des puissants.

Cette léthargie des grands esprits prendra fin vers le 18 ème siècle, lorsque les Lumières porteront au jour nos penseurs désormais éclairés, qui grisés de leur nouvelle gloire, finiront par transformer le citoyen en révolutionnaire. L’homme ordinaire rentrera en scène pour devenir le héros de son histoire au cours du 19 ème siècle, célébré dans des productions artistiques toutes acquises au peuple. On le découvre sous les traits de paysans, de soldats, de marchands et d’ouvriers. On en oublierait les grands hommes. Les Empires sauront combler cette lacune et réapparaitront alors les figures de héros dont les juristes ne seront pas des moindres. Et pour cause… la France invente le Code Civil ! Vive le droit et vive la nation. Le juriste au service de desseins politiques sophistiqués retrouve sa superbe et organise la vie en société. Son succès est global, son influence mondiale. L’art fourmillera de représentations élogieuses. Les Républiques par la suite recruteront largement dans leurs rangs.

Si le 20 ème siècle fourmille de statuaires et autres représentations en tout genre et en tous matériaux, cette époque reste marquée par l’avènement d’un art plus réaliste, puis tout à la fois bourgeois, révolutionnaire et consumériste. Plusieurs promenades au Musée d’Orsay à Paris, au Rosizo à Moscou ou au Museum of Modern Art de New York, nous permettront d’embrasser de quelques regards le citoyen moderne, avide d’égalité politique et de liberté de consommer. C’est un homme au goût incertain, plus populaire mais plus sincère, pressé d’en découdre avec ses droits, au risque maintenant d’en oublier ses devoirs. Trop de morts durant les guerres napoléoniennes, européennes et mondiales. C’est un citoyen-individu que l’art nous restitue dans sa modeste grandeur. Un homme comme les autres. Colorés, bétonnés, en plastique ou en photographies mais droit dans ses bottes et refusant de payer pour son droit de voter, de circuler, d’acheter et de se goinfrer ; un homme libre en somme qui ne comprend plus qui fabrique ses lois, comment vote son parlement et pourquoi ses juges ne sont pas à sa disposition.

Citoyen de verre*… voici notre homme nouveau. Fragile, élégant, transparent aussi. C’est l’humain de demain. On lit en lui comme à livre ouvert. Rien n’échappe plus à qui veut savoir. La fragilité de ses droits est un secret bien gardé. Il est sublime dans sa naïve conception de son individualité ; le big data décide pour lui mais il n’y croit pas. Il a abandonné toute religion. Il n’a plus de secret pour personne mais ne le sait pas. Il est plus fragile que son ancêtre dans la caverne mais se sent en sécurité entouré de robots dont l’intelligence artificielle le dépasse déjà. Même sa créativité ne reflète plus son individualité. Sa pensée est transparente… Voici notre homme nouveau – celui que nous avons coopté dans une communion consentie aux nouvelles technologies ; oubliant entre deux clics qu’une solide bande de juristes bien armés pouvait veiller sur lui, lui assurant que ses droits devraient être respectés et sauvegardés. La nostalgie de la caverne où, bien au chaud, ses idées étaient préservées, permettant pour des millions d’années alors la survie de notre espèce, ne suffira pas à sauver notre civilisation. C’est au prix d’une prise de conscience collective et de l’assurance d’une communauté de juristes forte et unie que nous devons désormais mener l’humanité - notre clan - vers l’avenir digital qui l’attend. 

La responsabilité de construire la conscience politique numérique appartient donc à ceux qui ont participé à cette première journée du Grenelle du Droit et qui s’engageront au sein du Mouvement Tous Droits Devant– parce qu’ils sont les gardiens de l’avenir du citoyen de verre.

Laure Lavorel, Directrice juridique CA Technologies et Administrateur, Cercle Montesquieu 

*Le citoyen de verre, Wolfgang Sofsky – édition de l’Herne / roman traduit de l’allemand et paru en France en 2017